Je vous mets cette partie de l'article qui intéresse le débat :
Le mariage, institution sociale importante, se dessine alors en fonction de ces affinités sociales, de ces « effet[s] d’assignation statutaire », pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu [19]. En pays soninké, les statuts sont comme hermétiquement scellés : on ne peut pas changer de valeurs sociales et identitaires. Pour preuve, même les dubagandintu (« affranchis ») et les hoorontu (« anoblis »), supposés être désormais des hooro à part entière eu égard à leur nouveau statut, ont rarement la possibilité de contracter des alliances matrimoniales avec les hooro de « souche ». L’« affranchissement » ou l’« anoblissement » n’ont ici qu’une valeur nominale ; ils restent généralement confinés dans leur ancien statut et continuent de s’identifier aux mêmes valeurs que celles des komo, la mobilité sociale étant souvent un leurre. Aucune famille hoore n’acceptait et n’accepte encore de gaité de cœur que ses membres se marient avec les dubagandintu (sing. dubagandinte) ou les hoorontu (sing. hooronte) [20]. Tous les informateurs sont unanimes pour dire qu’il n’a jamais été, sinon rarement, question dans le Fouta Toro de telles unions [21], parce qu’elles sont considérées comme des mésalliances. Sy Yaya, parlant des Soninkés de Bakel, écrit :
« J’ai procédé à un sondage pour tenter de faire le point sur les mariages transversaux au sein de la population de Bakel (15 000 habitants). On y recense actuellement deux couples transversaux (les hommes esclaves dans les deux cas), et un couple esclave-niaxamala. Tous ces cas ont fait scandale à Bakel, d’autant plus que l’un d’entre eux concernait la fille de celui qui allait devenir le “chef de village” de la ville [22]. Il avait renié sa fille après le mariage de celle-ci. » [23]
Dès lors, on peut deviner sans peine avec quel acharnement la société se détourne de celui ou de celle qui défie les normes matrimoniales anciennes. L’expression soninkée a danpi i xottun di (« il a piétiné ses propres os ») est, à ce propos, significative. Celui (ou celle) qui brise les barrières endogamiques en se « mésalliant » insulte la mémoire de ses aïeux, « piétine leurs os » selon la rationalité soninkée. Lorsque « de telles unions se nouent exceptionnellement dans les grandes agglomérations (Dakar, Bamako, Banjul, Nouakchott, etc.) et dans les milieux immigrés (en France surtout) » [24], elles provoquent une grande indignation. Dans la société d’origine, où l’attachement à certaines règles anciennes n’a pas pris une ride, les « fauteurs » de ce trouble social sont mis au ban de l’opinion publique et condamnés souvent à une vie de paria [25].
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[19]P. Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, 1982, p. 120.
[20]Malgré la différence culturelle et religieuse, les hooro tolèrent les mariages avec des Occidentaux alors qu’ils refusent presque systématiquement ceux avec des membres de statuts inférieurs. Ces derniers, par une sorte de complexe d’infériorité, s’ouvrent, eux aussi, plutôt aux gens de culture occidentale.
[21]Je remercie particulièrement mon père, El hadji Mahamadou Bouna Wagué, dont la grande science et la disponibilité constante m’ont permis depuis ma prime enfance de tâter le pouls de la société soninkée. Ses débats si riches et si précis sur les divers aspects de l’histoire, de la culture et de la langue soninkées m’ont beaucoup nourri et ont très tôt éveillé en moi l’idée de poursuivre des études en histoire et de consacrer en conséquence mes travaux aux Soninkés.
[22]Que mes lecteurs occidentaux ne voient pas une incompatibilité dans l’appellation de « chef de village » de la ville, qui signifie chef coutumier. Chef de village étant une expression toute faite en milieu africain, elle s’applique même aux chefs coutumiers des villes.
[23]Y. Sy, op. cit., p. 64.
[24]Les Soninkés du Sahel constituent environ 70 % de la population immigrée noire en France.
[25]Y. Koïta, Notes sur la commune de Kaédi, Dakar, 1955, p. 14.