http://medias.lemonde.fr/mmpub/img/let/l.gifongtemps, sa devise a été : "Un pour tous et tous sur un." Capable, avec sa bande, de bousiller un type, pour un simple regard de travers. Nasser (prénom d'emprunt), 26 ans, physique d'ours - affûté pour le combat -, les poings durs comme le bitume, barbe ciselée, a été un fou de sa cité de Seine-Saint-Denis. Défoncé 24 heures sur 24 au chanvre marocain. Tendu comme un ressort.
Oui, il a aimé racailler dans les rues d'Aubervilliers, gonfler les biceps comme une caricature de jeune du "9-3". Il a adoré affronter la bande rivale de sa cité, celle du Pont-Blanc. Celle de la Courneuve aussi. Une question de territoire et une éternelle conquête du respect comme ce qui vient de se passer récemment en plein Paris, à la gare du Nord et à Pigalle.
Portable dernier cri autour du cou - il a lui-même choisi les quatre derniers chiffres de son numéro 93-93 -, jogging de marque comme épiderme, démarche vaniteuse... Bref, le
"wesh wesh" (jeune de cité en argot) qui ne quitte jamais sa casquette noire. Même pour dormir.
Pendant la révolte des banlieues, en octobre et novembre 2005, il a brûlé locaux à poubelles, voitures... Encouragé les plus jeunes à balancer des cocktails Molotov sur les forces de l'ordre. Tout ça, dit-il, en mémoire de Zyed et Bouna, morts en octobre, dans un transformateur d'EDF à Clichy-sous-Bois, en tentant d'échapper à la police. Et aussi, pour venger Karim, 17 ans, un jeune de sa cité, mort, lui, six mois plus tôt, après une chute de scooter. Il était poursuivi par la brigade anticriminalité, la fameuse BAC. Œil pour oeil, deuil pour deuil.
Au volant de la délinquance, Nasser est, aujourd'hui, à l'arrêt. Bon, un peu de business,
"rien de méchant", rassure-t-il. Il faut bien payer l'essence des voitures, les habits, remplir le frigo.
"Survivre, quoi !", se défend-il. Car, comme près de 4 000 autres
"d'Auber(villiers)
", Nasser touche le RMI, 380 euros par mois, avec un loyer de 201 euros.
Mais il était fatigué de cette vie de délinquant, où
"tu n'es jamais tranquille". Fini donc
"les bêtises" à faire pâlir un procureur ou un Nicolas Sarkozy (qu'il exècre). Il cherche la paix et remercie le destin de ne pas l'avoir envoyé en
"zonze" (prison), en 2000, quand il a été jugé pour port d'arme - un
"magnifique" couteau papillon.
"Il devient un homme", jure son père, 65 ans.
"Il s'est calmé", assure sa mère, 58 ans. Le sauvageon est devenu
"patron", comme il aime à se définir. Nasser a créé son entreprise individuelle de textile le 2 mai 2006. Il vend, toutes les semaines, des dizaines d'écharpes - indiennes, imitations Burberry ou islamiques - et autres châles sur les marchés de Seine-Saint-Denis. Achetés à un grossiste d'Aubervilliers à 2 euros pièce, il les revend entre 10 et 15 euros.
Le jeune homme a choisi un organisme de microcrédit qui accompagne, aide, forme et finance le futur créateur d'entreprise. Il a obtenu 8 300 euros en forme de prêt à 3,5 %. Il aurait souhaité 15 000 euros. Pour l'instant, il se contente de son RMI. Il essaiera avant la fin de l'année de se verser un salaire.
"Je ne veux pas manger l'argent que je gagne", assure-t-il. Car il veut tout réinvestir. Son but : devenir lui-même grossiste dans les trois ans.
Nouvelle vie, nouvelles habitudes. Il a appris à se coucher tôt, après le journal télévisé, et à se lever bien avant 6 heures. Avant, c'était plutôt l'inverse. Des soirées à squatter le hall de sa barre HLM. Avec ses potes et le silence comme compagnons de rouille. Le marchand de sable ne passait plus.
Il ne fume plus. Ne touche plus à l'alcool. Il se prépare même à faire le ramadan, qui commence la semaine prochaine. Il prend plaisir à flâner fièrement dans les allées des marchés, à saluer chaque commerçant par son surnom.
"C'est un rêve d'enfant qui se réalise", raconte-t-il.
Le déclic s'est produit fin 2004, quand il a appris la maladie de sa mère : une maladie génétique. Il lui a trop fait
"la misère", surtout quand il s'est retrouvé, à 17 ans, sans domicile fixe. Son père l'avait vu vendre du "shit" et l'avait mis à la porte. Il avait arrêté l'école, s'était retrouvé à la rue, dormant sur des cartons. Le temps du vice, des vols pour acheter une voiture
"pour dormir à l'abri du froid". Sa mère lui apportait à manger.
"Nous sommes trop complices", concède-t-elle.
Nasser est le dernier de la famille. Il a deux grands frères, dont l'un est ingénieur. Un troisième est mort, à l'âge de 5 ans, tombé du 6e étage. La famille croit que la voisine -
"une raciste" - l'a jeté par la fenêtre.
"Je suis la roue de secours, raconte-t-il encore aigri.
Mes parents m'ont fait pour que mes frères aient de la compagnie au cas où..."
Les parents sont arrivés de Tunisie en 1968. Le père était chef de chantier, la mère assistante maternelle. Aujourd'hui à la retraite, ils aident leur fils au marché. Une aide précieuse et deux éléments modérateurs, à plus forte raison lorsqu'il faut traiter avec le placier.
"Si je veux avoir une bonne place au marché, je suis obligé de le payer 50 euros à chaque fois !", s'emporte Nasser. Il refuse et se voit donc attribuer des angles, des coins peu fréquentés. Parfois aucune place. Nasser veut écrire au maire d'Aubervilliers pour dénoncer cette situation. Il ne veut pas tomber dans les combines.
"Quand on veut se ranger, on ne va pas retomber dans la facilité."
Nasser n'a plus de contacts avec ses anciens compagnons de galère. Un rapide
"ça va ma gueule" quand il les croise. Presque du mépris.
"Mes potes me disent qu'ils vont faire comme moi. Mais ils font que parler, pour se donner de l'espoir et se rassurer."
Il veut quitter son quartier. Aller vivre à la campagne. Il a peur d'une chose : rechuter. Il voudrait le faire comprendre aux petits de la cité. Mais il n'a pas de regrets sur son passé.
"Si je dois me retrouver à la rue, je saurai exactement ce qu'il faut faire pour survivre", lâche-t-il.
Nouvelle vie, nouvelles expériences. Un soir, un pote l'a invité dans un bar branché de
"Paname". A 26 ans, Nasser n'avait encore jamais posé ses
"requins" (baskets Nike) sur un
dancefloor parisien. Toujours refoulé. Nasser avait été averti :
"Tu viens bien habillé." Assurément, il l'était. Casquette d'un blanc immaculé, jogging noir brillant, tee-shirt sombre aux lettres de sang :
"Produit de banlieue." Son ami s'est fâché.
"Wesh quoi ?" s'est étonné Nasser. Rien...